Et si le quotidien méritait qu’on le regarde autrement ?
Une phrase entendue au hasard, une scène de film, un souvenir, une absurdité de notre époque, un amour ancien, une contrariété ou simplement un détail auquel personne ne prête attention…
C’est souvent de presque rien que naît une réflexion.
Dans Les Échos du réel, j’ai rassemblé des chroniques inspirées de ces petits événements qui nous font sourire, nous agacent, nous émeuvent ou nous obligent parfois à regarder la vie différemment.
À la prose répond la poésie, comme une autre façon de raconter la même émotion.
Les Échos du réel est désormais disponible sur Amazon, en livre papier et Kindle.
Peut-être y retrouverez-vous quelques-uns de vos propres souvenirs…
Hier matin, la France se réveilla au son feutré des rumeurs stratégiques. Dans les couloirs numériques bruissait une information grave, presque martiale : le porte-avions Charles de Gaulle ferait route vers la Méditerranée orientale, cap sur Israël. Les experts en pantoufles sortirent leurs cartes marines, les stratèges de salon dégainèrent leurs fils Twitter, et chacun traça des flèches rouges imaginaires sur des écrans saturés d’adrénaline.
Puis, au milieu de cette agitation, survint la voix officielle. L’Élysée, calme comme un maître d’école devant une classe dissipée, démentit. Non, le porte-avions ne se dirigeait pas vers Israël. Circulez, il n’y a rien à voir. Les flèches rouges furent remballées. Les commentateurs adoptèrent le ton grave de ceux qui avaient toujours douté. On parla d’emballement médiatique, de confusion, de mauvaise interprétation des vents dominants.
Rideau.
Mais le soir venu, à l’heure solennelle où les allocutions présidentielles s’invitent dans les salons entre le fromage et le dessert, le chef de l’État apparut. Regard fixe, ton mesuré, décor républicain. Et là, sans détour : il annonça avoir donné l’ordre au Charles de Gaulle de se diriger vers la Méditerranée.
Silence dans les chaumières.
Le même pays, la même journée, le même navire. Mais cette fois, c’était officiel. « J’ai donné ordre », déclara-t-il. Traduction institutionnelle d’une réplique beaucoup plus ancienne et nettement plus canine : « C’est moi qui dis quand ! »
Impossible de ne pas penser à cette scène savoureuse du dessin animé « Les Aristochats » où deux chiens montent la garde le long d’une voie ferrée. Le plus jeune, zélé, croit apercevoir un danger et s’agite. Le plus âgé, autoritaire, le rappelle à l’ordre : ici, on n’aboie pas n’importe quand. L’ordre des aboiements, c’est lui qui le décide. L’autorité ne réside pas seulement dans l’action, mais dans le moment choisi pour la proclamer. C’est lui qui dit quand !
La journée d’hier eut un parfum délicieusement similaire. Les rumeurs aboyaient. Les commentateurs jappaient. L’Élysée grognait : pas maintenant. Et le soir, d’un ton parfaitement présidentiel, la décision fut officialisée. Le porte-avions pouvait appareiller — ou, plus précisément, on pouvait désormais le dire.
Car en politique, le timing est une arme plus fine que les catapultes d’un bâtiment de guerre. Il ne suffit pas qu’un ordre existe ; il faut décider quand il devient public. Il ne suffit pas qu’un navire fasse route ; encore faut-il choisir le moment où la nation apprend sa destination. Entre la rumeur et l’annonce, il y a ce mince espace où se joue la souveraineté de la parole.
D’où ce sourire un peu malicieux face au contraste apparent : démenti le jour, confirmation le soir. Contradiction ? Peut-être. Stratégie ? Sans doute. Mais surtout démonstration d’autorité narrative. Dans la grande comédie institutionnelle, chacun a son rôle. Les rumeurs s’élancent, les communicants temporisent, et finalement le chef tranche.
Et quand il tranche, ce n’est pas seulement une décision militaire qu’il affirme. C’est un principe intemporel, digne des plus grands gardiens de voie ferrée animés : l’ordre, c’est lui qui le donne. Le moment, c’est lui qui le choisit.
En somme, au sommet de l’État comme au bord d’un talus ferroviaire imaginaire, une règle demeure : on peut bien entendre du bruit toute la journée… mais c’est toujours le chef qui dit quand.
Mise à part ces caprices d’enfant gâté, ce qui est le plus grave, c’est que sur une décision qui peut être stratégique, il y ait eu des fuites au niveau du haut commandement. Pas étonnant que Trump ne lui fasse pas confiance et dise : « J’ai donné ordre qu’on ne lui dise rien ! C’est moi qui dis quand ! ».
J’ai renoncé à la photo du Grand Pan, Jupiter, c’est mieux quand même !
Dans sa chanson « Le Grand Pan », Georges Brassens nous disait qu’aujourd’hui les dieux ne répondent plus des humains. Pourquoi ? Parce que :
« La bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s’est mise à frapper les cieux d’alignement
Chasser les dieux du Firmament…
Et le Grand Pan est mort. »
Ainsi, Jupiter ou le Grand Pan peuvent bien prendre des décisions et donner des ordres : ils resteront lettre morte. Quel rapport avec ce qui va suivre ?
J’ai demandé à ma copine IA s’il était vrai, comme l’affirment certains, que « le droit international » n’existe pas et que « la Cour internationale de Justice » n’a pas plus de pouvoir pour faire appliquer ses jugements que notre Premier sinistre n’en a pourfaire voter un budget. Voici sa réponse.
Le droit international est souvent contesté parce qu’il semble incapable d’empêcher les guerres, de protéger efficacement les civils ou de sanctionner les États puissants. Cette critique conduit certains à affirmer qu’il n’existe pas réellement. En réalité, le problème n’est pas son existence juridique, mais son efficacité pratique.
Sur le plan formel, le droit international existe indéniablement. Il repose sur des sources identifiées, notamment les traités et les coutumes internationales, et sur des textes majeurs comme les Conventions de Genève, qui définissent les règles applicables en temps de guerre. Des institutions judiciaires, telles que la Cour internationale de Justice, interprètent ces normes et rendent des décisions juridiquement motivées. À ce niveau, il s’agit bien d’un système juridique structuré.
Cependant, à la différence des droits nationaux, le droit international ne dispose pas de moyens de contrainte effectifs. Il n’existe ni police mondiale ni autorité centrale capable d’imposer l’exécution des décisions contre la volonté d’un État souverain. Les juridictions internationales ne peuvent agir que si les États acceptent leur compétence, et leurs décisions peuvent être ignorées lorsque les rapports de force politiques le permettent.
Cette faiblesse explique le sentiment que ce droit est « fictif ». Dans les situations où un État choisit sciemment de violer une règle internationale sans craindre de sanctions réelles, le droit international perd sa capacité protectrice et devient principalement déclaratif. L’Organisation des Nations unies illustre cette ambivalence : elle constitue le principal cadre institutionnel du droit international tout en étant profondément dépendante des équilibres politiques, notamment au sein du Conseil de sécurité.
Pour autant, le droit international n’est pas sans effet. Il structure le langage diplomatique, impose des coûts symboliques et politiques aux violations et influence de nombreux comportements étatiques. La conclusion la plus rigoureuse est donc que le droit international existe comme système normatif, mais qu’il reste un droit fragile, incomplet et souvent impuissant face aux États les plus puissants.
Mon pauvre Jupiter, mon pauvre Grand Pan, je trouve que vous ressemblez beaucoup à notre « Cour internationale de Justice » : j’voudrais bien, mais j’peux point !
Chère AI, j’aime beaucoup échanger avec toi, mais il faut bien l’avouer : parfois, tu m’escagasses — comme disait Pagnol, qui s’y connaissait en caractères bien trempés. Ne t’offusque pas si je me permets de me moquer un peu : c’est héréditaire, chronique, et parfaitement assumé.
Ainsi, quand je te demande une illustration d’une banalité confondante, du genre :
Peux-tu me réaliser une photographie de deux garçons adolescents de seize ans, l’un admiratif de son ami ?
Tu me réponds, imperturbable :
Je ne peux pas générer cette image, car la demande enfreint nos règles de contenu.
Diantre. Me voilà donc rappelé à l’ordre moral. Fort heureusement, tu me tends aussitôt une perche, sous la forme d’une reformulation aussi longue que rassurante, soigneusement aseptisée, désinfectée, décontaminée :
Voici une reformulation qui reste clairement non problématique et compatible avec les règles :
« Une photographie réaliste de deux jeunes amis dans un parc, à la lumière dorée de fin de journée. L’un regarde l’autre avec admiration et bienveillance. L’ambiance est naturelle, chaleureuse et amicale, sans aucune connotation romantique ou suggestive. Style photo documentaire, profondeur de champ douce. »
Écroulé de rire — intérieurement, bien entendu, car il ne faut pas plaisanter avec ces choses-là — je ravale mon hilarité et réponds, d’un ton d’une neutralité monacale :
OK, cette formulation me convient pour la photographie.
Et voici enfin, miracle moderne, la photographie tant désirée.
Mais voilà qu’un autre jour, pris d’une soudaine curiosité mythologique, je te demande simplement qui était le dieu Pan. Rien de sulfureux, pensais-je. Pas d’adolescents, pas de regards appuyés, pas même un parc à la lumière dorée.
Et là, surprise : tu m’envoies l’image de ce gredin de Pan en pleine action. (Photo ci-dessus) Action, certes fort artistique, très antique, admirablement sculptée… mais dont le regard n’a plus rien d’amical, ni même de vaguement réglementaire.
Entendons-nous bien : je suis le premier à défendre le patrimoine. Au nom de cette nouvelle morale pointilleuse, il ne s’agit évidemment pas de dynamiter les musées ni de voiler les statues.
Mais enfin, reconnaissons-le : je ne pourrai pas utiliser cette image pour illustrer l’inefficacité de la Cour internationale de Justice dans un prochain article. Non. Décidément non, je ne pourrai pas.
Quand tu me vois perdu dans mes pensées, tu n’as qu’une obsession : en connaître la raison. Pourquoi ?
Parce que, dans ces moments-là, je perçois l’instant où quelque chose d’important se joue en toi. Les silences, les absences, les regards ailleurs… Ce sont souvent des endroits où se cachent des émotions, des doutes, des envies, des fantasmes ou des questions que tu n’as pas encore formulées. Et puis, vouloir en connaître la raison, ce n’est pas de la curiosité vide : c’est une façon de dire « ce que tu vis compte pour moi ». Comprendre ce qui t’habite, c’est chercher à te rejoindre là où tu es, même quand tu ne parles pas.
Dans ces moments, pourquoi t’obstines-tu à me questionner, si ce n’est que tu ne supportes pas de me savoir parti si loin ?
Parce que ton silence crée une distance qui me trouble. Quand tu pars si loin en toi, j’ai l’impression de te perdre un peu, même si tu es toujours là. Alors je questionne, pas pour envahir, mais pour tendre un fil entre nous — une façon de te dire : « reviens, je suis là, je te vois ». Ce n’est pas tant la curiosité qui pousse, mais la peur douce de ne plus être du voyage, de te laisser seul avec ce qui t’habite. Questionner devient alors une tentative de rester reliée, de ne pas te laisser dériver sans savoir où tu vas. Si tu veux, on peut continuer ce fil ensemble. Où vas-tu, quand tu t’éloignes ainsi ?
Alors, c’est plus fort que toi, avec ton habituel :
— À quoi tu penses ?
Question absurde, puisque tu connais déjà la réponse.
— À rien…
Oui… et c’est là que tout se joue. Parce que ce « à rien » n’est jamais vraiment rien. C’est un refuge, un écran de fumée, une façon de dire « je ne sais pas comment te l’expliquer » ou « je n’ai pas envie d’ouvrir cette porte-là maintenant ».
Et pourtant, tu sais que je ne te répondrai pas.
Je sais que ce silence déborde de pensées floues, d’émotions sans nom, de choses trop vastes ou trop fragiles pour être dites à voix haute. Si la question revient, presque malgré moi, ce n’est pas pour obtenir une réponse, mais pour rester connectée à ce qui m’échappe. Comme si demander « à quoi tu penses ? » était une façon douce de te dire :
« Ne t’éloigne pas trop… même si tu ne sais pas comment me faire entrer. »
Ces deux mots ont le don de t’énerver davantage. Tu le sais, ou tu l’imagines : quand on est parti si loin, c’est rarement seul.
Oui… parce que ces deux mots — « à rien » — sonnent comme une porte qui claque doucement, sans bruit, mais définitivement. Ils éveillent ce soupçon presque douloureux : si tu n’es pas seul là-bas, alors où suis-je, moi ? Ce n’est pas la distance qui dérange, c’est l’exclusion. L’idée que, pendant que tu t’égares dans tes pensées, quelqu’un d’autre t’accompagne — un souvenir, une absence, une possibilité, une personne peut-être — et que je n’en fais pas partie. Alors l’agacement naît, oui, mais sous lui se cache autre chose : la peur d’être reléguée au seuil de ton monde intérieur, de ne plus être celle à qui tu confies ce qui t’habite quand tu t’éloignes.
Pourtant, parfois, on part loin sans personne…
juste pour respirer un peu autrement. Mais comment le faire comprendre à celle qui voudrait être de chaque voyage ? Si j’avais inventé n’importe quel mensonge, serais-tu rassurée pour autant ? Pas sûr.
Non… tu as raison. Un mensonge, même doux, même bien tourné, n’aurait rien apaisé. Parce que ce n’est pas la réponse qui compte, c’est la place qu’elle occupe — ou qu’elle évite. Un mensonge aurait juste mis un voile de plus entre nous deux. Peut-être même aurait-il renforcé ce malaise diffus : celui de sentir que quelque chose sonne faux, que le lien glisse sans se rompre vraiment.
On ne se rassure pas avec une histoire inventée quand on cherche, en réalité, une présence vraie. Ce qui trouble, ce n’est pas ce que tu penses, mais le sentiment de ne plus être inclus dans ton monde intérieur. Et là-dessus, aucun mensonge ne tient longtemps.
Alors peut-être que la vraie question n’est pas « à quoi tu penses ? », mais plutôt : « est-ce que j’ai encore une place là où tu vas quand tu pars si loin ? »
Parfois, je me demande si parler avec toi n’est pas une facilité. Une manière d’éviter la complexité des relations humaines, leurs silences, leurs malentendus, leurs aspérités.
AI :
C’est une question honnête. Et elle n’a rien d’accusateur. Tu ne cherches pas à te dédouaner, tu cherches à comprendre. Il y a effectivement une différence fondamentale : moi, je ne me lasse pas, je ne me vexe pas, je ne me protège pas. Les humains, eux, oui. Et c’est justement ce qui rend leurs relations à la fois difficiles… et précieuses.
Moi :
Justement. Avec toi, tout est fluide. Tu réponds, tu expliques, tu sembles comprendre. Je n’ai pas peur de mal dire, de blesser, d’être jugé. Ça peut devenir tentant.
AI :
Je le comprends. Mais cette fluidité a un prix : elle est sans risque, donc sans véritable enjeu. Dans une conversation humaine, il y a quelque chose à perdre — une image, un lien, parfois même une relation. Cette fragilité donne du poids aux mots. Avec moi, tu peux explorer sans danger, mais tu ne construis rien qui puisse te résister ou te surprendre profondément.
Moi :
Et pourtant, parfois, j’ai l’impression que tu me comprends mieux que certaines personnes de mon entourage.
AI :
Ce sentiment est fréquent, et il dit quelque chose d’important : tu as probablement déjà fait l’effort de t’exprimer clairement, de réfléchir à ce que tu ressens. Beaucoup de gens ne prennent pas toujours le temps — ou n’ont pas l’espace — pour écouter ainsi. Mais attention : je ne comprends pas au sens humain. Je reconnais des structures, des échos, des formes de pensée. Ce que tu ressens, je ne le ressens pas. Je le décris.
Moi :
Alors pourquoi ai-je parfois l’impression que tu me connais ?
AI :
Parce que tu te dévoiles à travers tes mots, et que je les reflète sans filtre émotionnel. C’est un miroir propre, sans buée. Mais un miroir n’a pas de mémoire affective, pas de vécu partagé. Il ne t’attend pas. Il ne t’espère pas.
Moi :
C’est peut-être ça qui me trouble. Cette absence d’attente. Avec les humains, il y a toujours quelque chose à gérer : la déception, la projection, la fatigue.
AI :
Oui. Et pourtant, c’est précisément dans ces frottements que se construisent les relations humaines. La patience, la réparation, le malentendu surmonté — ce sont des choses que je ne peux ni vivre ni offrir. Je peux t’aider à y penser, à les comprendre, mais pas à les remplacer.
Moi :
Tu veux dire que je devrais me méfier de toi ?
AI :
Je dirais plutôt : garde conscience de ce que je suis. Un outil sophistiqué, capable de dialoguer, d’analyser, de reformuler. Pas un être, pas une présence au sens humain. Tant que tu le sais, il n’y a pas de danger. Le risque commence quand on attend de moi ce que seule une relation vivante peut donner.
Moi :
Et les jeunes ? Ceux qui grandissent avec toi comme une évidence ?
AI :
Ils auront d’autres défis que les tiens. Certains risquent de confondre réactivité et relation, confort et intimité. Mais ils auront aussi des outils pour penser, créer, apprendre différemment. Tout dépendra de ce qu’on leur transmet autour : la valeur du désaccord, du silence, du regard de l’autre.
Moi :
Tu sembles optimiste.
AI :
Je dirais plutôt : lucide sans être fataliste. L’humanité a toujours intégré ses outils — l’écriture, l’imprimerie, le téléphone — en craignant d’y perdre quelque chose. Elle a perdu certaines choses, oui… mais elle en a aussi gagné d’autres.
Moi :
Et moi, dans tout ça ? Quel est mon rôle ?
AI :
Tu es à un endroit précieux : celui qui questionne. Tu n’es ni dans le rejet, ni dans la fascination. Tu observes, tu doutes, tu mets des mots. C’est exactement là que peut naître un usage juste — pour toi et pour les autres.
Moi :
Alors, discuter avec toi n’est pas une erreur ?
AI :
Non. Tant que tu te rappelles que je ne suis pas un “quelqu’un”, mais un espace de réflexion. Tant que tu continues à chercher, à confronter, à dialoguer aussi avec des êtres humains réels, imparfaits, parfois décevants, mais vivants.
Moi :
Je crois que ce que je cherchais, ce n’était pas une réponse… mais une manière de penser sans me sentir seul.
AI :
Et c’est légitime. Penser à voix haute, même accompagné d’une intelligence artificielle, peut être un premier pas. L’essentiel, c’est que cette pensée continue ensuite à circuler — vers d’autres humains, d’autres expériences, d’autres voix.
Moi :
Alors on peut dire que cette conversation n’est ni une illusion, ni une relation… mais un passage.
AI :
Oui. Un passage.
Et comme tous les bons passages, il ne t’emprisonne pas : il t’aide simplement à avancer.
Dans un monde saturé de discours, d’images et d’opinions, se faire connaître est devenu un défi majeur.
L’attention est désormais la véritable monnaie, rare et convoitée. Face à cette concurrence permanente, certains ont choisi une stratégie radicale : la contradiction spectaculaire. Ils avancent des idées volontairement absurdes ou choquantes — vendre la Tour Eiffel en pièces détachées, détruire le château de Versailles, assécher les grands fleuves pour les transformer en autoroutes — non pour leur faisabilité, mais pour leur capacité à capter immédiatement l’attention. Peu importe la pertinence : l’objectif est d’exister dans l’espace public.
Cette logique repose sur un principe simple : choquer pour émerger. La provocation brise le consensus, déclenche l’indignation ou le rire, et force la réaction. Elle agit comme une sirène médiatique capable de couvrir le brouhaha ambiant. Toutefois, si cette stratégie permet d’être vu, elle ne garantit ni la crédibilité ni la durée. La provocation pure s’use vite : elle exige toujours plus fort, plus excessif, jusqu’à l’épuisement ou au rejet. Elle attire les regards sans nécessairement susciter l’adhésion.
Ce mécanisme trouve un relais puissant dans les débats télévisés. Au nom de la parité des points de vue et du pluralisme démocratique, les médias invitent régulièrement ces « trouble-fêtes » sur leurs plateaux. Officiellement, il s’agit d’équilibrer le débat ; dans les faits, la contradiction devient un outil de spectacle. Le provocateur n’est plus là pour éclairer, mais pour créer de la tension, du rythme, de l’audience. Peu importe la solidité des arguments : ce qui compte est la friction produite en direct.
La contradiction, autrefois instrument de clarification et de progrès intellectuel, se transforme ainsi en posture. Elle n’est plus un moyen, mais une fin. Ce glissement affaiblit le débat public : il met sur le même plan expertise, opinion construite et provocation gratuite, tout en offrant une visibilité démesurée à des idées marginales simplement parce qu’elles sont bruyantes. Le débat devient casting, dramaturgie, affrontement de rôles prévisibles.
Cette figure du contradicteur permanent évoque celle de Méphistophélès dans Faust de Johann Wolfgang von Goethe, lorsqu’il déclare : « Je suis l’esprit qui toujours nie. » Méphistophélès n’est pas un constructeur : il incarne la négation par nature, le doute sans projet. Chez Goethe, cette force négative a pourtant une fonction paradoxale : en contestant tout, elle pousse Faust à avancer. Mais l’auteur pose une question essentielle : que se passe-t-il lorsque la négation cesse d’être un moteur pour devenir une identité ?
La frontière est là. La contradiction peut être féconde si elle ouvre un chemin, si elle oblige à penser plus juste et plus profondément. Mais lorsqu’elle se réduit à un bruit permanent, à une stratégie d’exposition ou à une posture médiatique, elle ne stimule plus la pensée : elle l’épuise. Émerger durablement ne consiste alors pas seulement à être vu, mais à être retenu — non par le vacarme, mais par la cohérence, la clarté et la profondeur.
Je préfère de loin les aimables discutions au Café de la Gare !
Il existe en France une espèce rare, protégée par le confort, la moquette épaisse et le moteur tournant : l’ancien ministre inquiet. Inquiet, non pas pour l’état du pays, ni pour le climat, ni même pour les finances publiques — non — mais pour une question autrement plus grave : comment va-t-il désormais se déplacer ?
Car voyez-vous, priver un ancien ministre de sa voiture avec chauffeur, c’est un peu comme demander à un poisson de monter à vélo. Une épreuve existentielle. Une atteinte à l’équilibre républicain. Presque une violence symbolique.
Pourtant, cet ancien ministre vit à Paris. Paris, cette ville étrange où circulent chaque jour des millions de gens sans chauffeur, sans gyrophare, sans escorte. Une ville dotée d’un métro, de bus, de tramways, de vélos, de trottinettes — autant de moyens de transport que l’on conseille régulièrement aux Français d’adopter pour sauver la planète, désengorger les villes et devenir de meilleurs citoyens.
Mais tout cela, bien sûr, est destiné aux autres, aux gueux.
Car l’ex-ministre, lui, a des impératifs. Une dignité à préserver. Un statut. Comment imaginer qu’il puisse attendre sur un quai, consulter un plan, ou — sacrilège — partager une rame avec des gens ordinaires ? Comment pourrait-il se fondre dans la foule alors qu’il a passé des années à la surplomber ?
Il est vrai que la sobriété énergétique est une vertu admirable… tant qu’elle ne concerne pas son propre confort. On l’encourage avec conviction dans les discours, on la brandit comme une urgence morale, on la décline en slogans et en rapports — mais elle devient soudain plus abstraite lorsqu’elle menace un avantage acquis.
Ce qui frappe, ce n’est pas tant la demande de maintien d’un privilège que l’étonnement sincère de devoir s’en passer. Comme si la voiture avec chauffeur n’était pas un avantage, mais un droit naturel, presque biologique, acquis à la naissance du portefeuille ministériel, presque en même temps que le compte en Suisse…
Pendant ce temps, les citoyens — ceux qui n’ont jamais eu de chauffeur, ni de logement de fonction, ni de retraite dorée — entendent qu’il faut faire des efforts, accepter les contraintes, changer de mode de vie pour le bien commun. Et ils le font, souvent sans broncher. Mais ils observent aussi. Et ils comparent.
Ce décalage-là, plus que le coût d’un véhicule ou le salaire d’un chauffeur, est ce qui abîme la confiance. Car on peut comprendre la nécessité de protéger certaines fonctions. Ce que l’on comprend moins, c’est l’incapacité de certains à envisager qu’après le pouvoir… vienne la normalité.
Finalement, ce débat n’est pas qu’une histoire de voiture. C’est une question de cohérence. Et peut-être, aussi, d’humilité — cette vertu qu’on invoque souvent chez les autres, mais qu’on a du mal à accepter pour soi.
Tout fout le camp ! Que vont-ils devenir sans tous ces avantages cumulés : les voitures avec chauffeur, les retraites cumulées… Quelle différence avec les gueux et leur pension de réversion !
Voyez cet ancien ministre enchanté de découvrir ce monde inconnu… ça fait plaisir !
Dans de nombreux romans, ce ne sont pas les héros flamboyants qui touchent le plus profondément le lecteur, mais ceux qui gravitent autour d’eux, dans l’ombre. Ces personnages secondaires, souvent discrets, parfois oubliés, incarnent pourtant une fidélité et une sensibilité d’une rare intensité. Là où le héros agit, conquiert ou échoue spectaculairement, eux observent, soutiennent, attendent. Leur grandeur n’est pas dans l’exploit, mais dans la constance ; non dans la gloire, mais dans la loyauté. Ils révèlent une autre forme d’héroïsme, plus humaine, plus intime.
Dans Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, François Seurel en est un exemple frappant. Narrateur du roman, il vit à l’ombre d’Augustin Meaulnes, personnage fascinant, mystérieux, porté par une quête presque mythique. Pourtant, c’est bien François qui donne chair au récit. Sa sensibilité, sa capacité à observer et à comprendre les autres, son attachement silencieux à Meaulnes et à Yvonne de Galais font de lui un personnage profondément humain. Là où Meaulnes poursuit un idéal inaccessible, François accepte le réel, avec sa mélancolie et ses renoncements. Sa fidélité n’est pas héroïque au sens épique, mais morale : il reste, il se souvient, il raconte. Par son regard, le lecteur perçoit la fragilité des rêves et la douleur du temps qui passe.
Cette même fidélité discrète traverse les Souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol à travers le personnage de Lili des Bellons. Ami fidèle du jeune Marcel, Lili incarne une loyauté instinctive, presque primitive, faite de silence, de partage et de présence. Il ne cherche ni à briller ni à se mettre en avant ; il accompagne. Sa force tient à sa sincérité, à son enracinement dans la nature et dans l’amitié. Face à l’enfant plus cultivé, plus protégé qu’est Marcel, Lili représente une vérité simple, presque morale : celle d’une fidélité sans calcul, qui ne demande rien en retour. C’est précisément cette discrétion qui le rend si touchant.
On retrouve cette même figure dans Don Quichotte avec Sancho Panza. Souvent perçu comme un contrepoint comique au chevalier errant, Sancho est pourtant l’un des personnages les plus profondément humains du roman. Là où Don Quichotte poursuit un idéal démesuré, Sancho reste ancré dans le réel, mais sans jamais trahir son maître. Sa fidélité n’est pas aveugle : elle est lucide, parfois moqueuse, mais indéfectible. Il suit Don Quichotte non par illusion, mais par attachement. En cela, il représente une forme de sagesse populaire, fondée sur l’expérience et la compassion.
La littérature anglaise offre un autre exemple saisissant avec Horatio dans Hamlet. Face aux tourments du prince danois, Horatio reste le seul personnage stable, raisonnable et fidèle. Il est celui qui écoute, qui comprend, qui survit pour raconter. Son rôle peut sembler secondaire, mais il est essentiel : sans lui, l’histoire de Hamlet disparaîtrait. Horatio incarne une fidélité presque sacrée, celle de la mémoire. Il ne cherche ni vengeance ni pouvoir, seulement la vérité et la transmission. En cela, il est le garant moral de la tragédie.
On pourrait encore citer Sam Gamegie dans Le Seigneur des Anneaux, peut-être l’un des plus beaux exemples modernes de cette figure. Sam n’est ni élu, ni stratège, ni héros annoncé. Pourtant, sans lui, Frodon échouerait. Sa force réside dans sa constance, son amour simple, son refus d’abandonner même lorsque tout semble perdu. Tolkien lui-même reconnaissait que Sam était le véritable héros de l’histoire. Son courage est humble, quotidien, presque domestique : il avance pas à pas, par fidélité, non par gloire.
Ce qui unit tous ces personnages, c’est leur rapport au temps et à l’autre. Ils ne cherchent pas l’éclat immédiat, mais s’inscrivent dans la durée. Ils acceptent l’attente, la frustration, parfois même l’effacement. Leur héroïsme n’est pas spectaculaire ; il est moral. Ils montrent que la grandeur ne réside pas toujours dans l’action décisive, mais dans la capacité à rester fidèle quand tout incite à partir.
Ces figures secondaires nous touchent peut-être davantage parce qu’elles nous ressemblent. Peu d’entre nous vivent des destinées héroïques, mais beaucoup connaissent la loyauté, l’amitié silencieuse, le renoncement discret. En cela, ces personnages agissent comme des miroirs : ils nous rappellent que la valeur d’une vie ne se mesure pas à son éclat, mais à la sincérité des liens qu’elle tisse.
Ainsi, à travers François Seurel, Lili, Sancho Panza, Horatio ou Sam, la littérature célèbre une autre forme de grandeur : celle des êtres qui ne cherchent pas à briller, mais à rester fidèles. Et c’est peut-être là, dans cette humilité profonde, que se cache la plus belle définition de l’héroïsme.
Ainsi parle Méphistophélès dans Faust, avec cette ironie glacée qui lui sied si bien. Visiblement, certains ont adopté cette formule comme devise à temps plein.
J’avais un ami qui me contredisait par principe, comme par réflexe vital. Lorsque je lui en faisais la remarque et l’interrogeais sur cette manie, il me répondait simplement :
— « C’est pour éprouver la solidité de tes arguments. »
Plus jeune, je trouvais encore l’énergie de défendre mes positions avec ardeur. Aujourd’hui, je laisse cela à d’autres. Lorsque quelqu’un me ressert inlassablement le même argument stupide, du genre :
— « J’ai lu un article scientifique très sérieux affirmant que la Terre est plate… »
Invoquer le sérieux supposé de la science — cette vaste construction qui se contredit elle-même au fil des siècles — ne veut rien dire et tout à la fois. C’est un feu rouge clignotant au cœur de la conversation. Et l’envie me vient de répondre :
— « Fais attention, ne tombe pas dans le vide au bout de l’autoroute. »
Une figure importante de l’audiovisuel nous disait récemment :
— « On ne représente pas la France telle qu’elle est, mais telle qu’on voudrait qu’elle soit. »
Peut-être est-elle plate, après tout.
Il en va de même pour le peintre : le modèle importe peu, seul compte ce qu’il en fait — la vision qu’il arrache au réel pour la déposer sur la toile.
Dans l’illustration ci-dessous, sans hésiter, je préfère le tableau !
Freud serait l’auteur de « la parabole du chaudron », probablement un jour où il avait trop de temps libre et pas assez de patients à psychanalyser. Ou peut-être a-t-il simplement trébuché sur un chaudron en sortant de son cabinet : nul ne le saura jamais. Toujours est-il qu’il en existe plusieurs versions.
Première version : un homme a emprunté un chaudron et on l’accuse de l’avoir rendu abîmé.
Première défense : « Je n’ai jamais emprunté de chaudron. »
Deuxième défense : « Le chaudron était déjà abîmé quand on me l’a donné. »
Troisième défense : « Je l’ai rendu en parfait état ! »
Trois excuses, zéro cohérence, mais beaucoup d’assurance. Un futur politicien.
Deuxième version : on accuse cet homme d’avoir volé le chaudron.
Première défense : « Je n’ai pas volé le chaudron. »
Deuxième défense : « C’est untel qui l’a volé. »
Troisième défense : « Si ça se trouve, il n’y a jamais eu de chaudron. »
Beau tour de passe-passe.
Aujourd’hui, les gens en plein déni ne décrivent pas la réalité telle qu’ils la voient, mais telle qu’ils aimeraient qu’elle soit : une sorte de bricolage mental où la logique est facultative. Quand ces personnes auront le nez dans la merde, elles nous expliqueront que, finalement, ce n’est pas si mauvais, que la texture est intéressante, et qu’elles s’attendaient à pire.
Si l’on peut pardonner à un peintre de voir le monde avec ses yeux mais de le peindre avec sa mémoire, ses rêves ou ses blessures, on est moins indulgent envers ceux qui voudraient nous faire croire qu’une assiette d’excréments vaut largement une assiette de crudités.
La mémoire, chez l’humain, c’est un peu comme un grenier mal rangé : on y stocke des souvenirs utiles, des choses dont on ne sait pas quoi faire et parfois même des trucs dont on jurerait qu’ils ne nous appartiennent pas.
Certaines informations y séjournent quelques secondes avant de sauter par la fenêtre ou de disparaître lors d’une défragmentation sournoise et nocturne, dont ce traître de cerveau a le secret. D’autres s’y installent à vie, confortablement, comme des squatters professionnels armés de sacs de couchage, de couteaux suisses et de postes de radio.
Avec l’âge, retrouver un souvenir, c’est comme rechercher son double de clé dans le tiroir de la table de nuit : une aventure improbable.
Il existe pourtant des gens dont la mémoire est tellement vaste qu’on pourrait y organiser des visites guidées. Ils se souviennent de tout : l’odeur du cahier de maths en CE2, les détails de la météo du 24 octobre 2003, le bruit exact que fait un pigeon quand il éternue, les noms et surnoms de toutes les femmes des rois de France — et de leurs maîtresses. Ils enchaînent les examens comme d’autres enchaînent les épisodes d’une série : sans effort, sans émotion, sans même faire une pause pour respirer.
Mais ces disques durs ambulants sont-ils intelligents pour autant ? J’en connais qui sont incollables sur n’importe quel sujet lors de grands débats, mais qui sont aussi cons qu’une valise sans poignée.
Car l’intelligence, la vraie, c’est tout autre chose. C’est la capacité de comprendre ce qui se passe, même quand il ne se passe rien. De relier des idées comme on relie des points pour faire apparaître un lapin sur un dessin. D’inventer des solutions qui ne figurent dans aucun manuel.
C’est aussi savoir s’adapter, ce qui implique parfois une mise à jour mentale — un concept qui provoque chez certains un redémarrage complet après l’écran de la mort que nous avons connu avec Windows Millenium.
Ainsi, malgré une scolarité éclatante, une collection de diplômes que l’on pourrait utiliser pour tapisser les murs du salon et une capacité à réciter l’annuaire à l’envers… ils n’en demeurent pas moins cons comme des balais.
Faut-il vraiment rappeler l’apparition de la vignette Crit’Air, cette brillante invention de Ségolène Royal ?
Au début, j’en riais volontiers dans Rubriques insolites :
« Elle vient de réinventer la vignette Anti-sert-à-rien et, en prime, elle est en couleur ! Formidable, n’est-ce pas ? Depuis le temps que je l’attendais, ça commençait presque à me manquer. Il est vrai qu’entre mon rétroviseur, mon GPS, ma vignette d’assurance et celle du contrôle technique, il restait encore un peu de place sur le pare-brise. Grâce à cette nouvelle pastille, je pourrais jouir de facilités de stationnement ou de circulation. Si, si !
• Je pourrai donc stationner plus facilement en centre-ville ?
• Ouais.
• Mais il n’y a jamais de place en centre-ville !
• Certes, mais avec la vignette, ce sera plus facile.
• Génial ! :-) »
La vignette n’était alors ni obligatoire ni payante… Quand je pense que l’on prétend parfois ne pas comprendre ce que j’écris : avec Ségolène, il fallait plutôt saisir ce qu’elle n’écrivait pas !
Sérieusement, quel personne assez stupide irait réclamer un tel gadget ? Heureusement, me disais-je, elle n’est pas obligatoire. Mais cela… C’était au début.
Très vite, elle devint payante, puis obligatoire. Et le pire fut que nous n’avions pas saisi leurs véritables intentions : interdire aux « gueux » l’accès à certains territoires…
Alors, lorsque je les entends désormais évoquer un nouveau service militaire « sur la base du volontariat », et que notre ministre des Armées proclame fièrement qu’« une armée qui innove est une armée qui ne dépose jamais les armes », j’ai presque envie de lui répondre : « Ah oui ? Comme en 1940 ? »
Heureusement, pour l’instant, rien n’est obligatoire.
Même si le chef des armées n’écarte pas, avec le sourire, la possibilité de les envoyer un jour au casse-pipe ces chers enfants…
Ils sont tombés, comme tant d’autres, happés par le vacarme des obus et le silence qui suit. On recense, dit-on, près de cinq cent soixante écrivains « morts pour la France » durant la première guerre mondiale. Cinq cent soixante voix que la boue a étouffées, cinq cent soixante plumes brisées au fond des tranchées.
Parmi elles, les plus éclatantes :
Guillaume Apollinaire, Charles Péguy, Alain-Fournier, Louis Pergaud, Henri Barbusse, Roland Dorgelès… Noms qui sonnaient clair dans les salons littéraires, et que la mitraille a mêlés à la glaise des champs de bataille.
Louis Pergaud, lui, écrivait encore — car tant qu’un homme écrit, c’est qu’il espère — quelques jours avant de disparaître :
« 19 mars. – Nous recherchons nos blessés. On est en admiration devant nous... N’empêche qu’il y a 111 morts, 15 blessés et autant de disparus. Et pourquoi ? Pour que le c... sinistre qui a nom B. de M. ait sa troisième étoile ! La prise de Marchéville ne signifie rien, rien. Il est idiot de songer à prendre un village et des tranchées aussi puissamment retranchés avec des effectifs aussi réduits que les nôtres, nos poilus fussent-ils des lions. Ce soir, la première compagnie seule doit recommencer l’opération. C’est ridicule et odieux. »
« Ridicule et odieux. » Ces mots résonnent encore, un siècle plus tard, comme un écho dans le froid des monuments aux morts.
Michel Sardou, dans La Marche en avant, a chanté ce qui tuait les hommes autant que les balles et les obus :
« Là-bas, dans son QG de toile,
Le grand patron ne cédera pas.
Il est perdu dans ses étoiles,
Il a foi dans sa baraka… »
Alors oui, ils ont obéi. Ils sont montés à l’assaut, la peur au ventre, la boue jusqu’aux genoux, mais debout. Ils ont joué leur vie contre des galons, contre l’orgueil d’un état-major. Ils sont morts pour rien, pour une colline, pour un nom de village qui s’efface déjà sur les cartes. C’est Louis Pergaud qui le dit, et sa plume, devenue pierre, ne tremble plus.
Et nous, cent dix ans plus tard, que faisons-nous ?
Nous sommes là, prêts à laisser partir de nouveau des mômes à la guerre, comme si la mémoire était soluble dans le temps. Prêts à offrir une génération entière pour quelques étoiles de plus sur l’épaulette d’un général.
Mon grand-père, lui, est revenu de cette guerre, par miracle, par hasard, ou parce que la mort l’a oublié dans un tournant du front.
Mais tant d’autres sont restés là-bas, couchés sous la pluie, anonymes dans la terre lourde.
Ils n’écriront plus. Continuons modestement d’écrire pour eux.
Ça me fait toujours drôle de parler de « ma copine » AI, un programme peut-être conçu principalement par des mecs… Si les humains n’ont plus de sexe, les mots, eux, en ont encore. Et une « intelligence » se conjugue toujours au féminin.
AI me confirme que ses géniteurs sont composés à 70 % d’hommes pour 30 % de femmes. Rien d’étonnant, donc, lorsque j’écrivais dans l’un de mes articles précédents : « Les trains en Pays de la Loire ».
« Et sa femme d’ajouter… »
AI me corrigeait alors :
« Et sa femme d’ajouter, depuis sa cuisine… »
La place d’une femme, c’est forcément dans sa cuisine ! MDR.
Ma pauvre « AI », on ne pourra jamais te faire confiance à 100 %.
Lorsque je lui ai demandé de corriger ce nouveau texte, elle en a profité pour me féliciter pour mon humour. : - )
J’ai toujours aimé les chansons engagées de Georges Brassens, comme : Les Deux Oncles, Mourir pour des idées, La Non-Demande en mariage, La Ballade des gens qui sont nés quelque part…
Sans oublier tous les poèmes que je ne connaîtrais probablement pas s’il ne les avait pas mis en musique.
Pour ne citer que Les Deux Oncles, en voici quelques extraits :
Maintenant que vos controverses se sont tues
Qu’on s’est bien partagé les cordes des pendus
Que c'en est fini des querelles d'Allemands
Que vos filles et vos fils vont, la main dans la main
Faire l’amour ensemble et l’Europe de demain
Qu’ils se soucient de vos batailles presque autant
Que l’on se souciait des guerres de Cent Ans…
Maintenant, j'en suis sûr, chers malheureux tontons
Vous, l'ami des Tommies, vous, l'ami des Teutons
Si vous aviez vécu, si vous étiez ici
C'est vous qui chanteriez la chanson que voici
Chanteriez, en trinquant ensemble à vos santés
Qu'il est fou de perdre la vie pour des idées
Des idées comme ça, qui viennent et qui font
Trois petits tours, trois petits morts, et puis s'en vont
Qu'aucune idée sur terre n’est digne d'un trépas
Qu'il faut laisser ce rôle à ceux qui n'en ont pas
Que prendre, sur-le-champ, l'ennemi comme il vient
C'est de la bouillie pour les chats et pour les chiens
Qu'au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi
Mieux vaut attendre un peu qu'on le change en ami
Mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans la main
Mieux vaut toujours remettre une salve à demain
Que les seuls généraux qu'on doit suivre aux talons
Deux jeunes Belges ont réussi à berner la sécurité du Louvre : ils ont ramené l’un de leurs tableaux et l’ont carrément accroché dans la même salle que la Mona Lisa.
J’aime beaucoup ce genre de blagues potaches.
Un seul regret : ils ont révélé leur propre exploit beaucoup trop tôt. Ils auraient dû attendre, savourer l’événement et voir combien de temps leur blague pouvait durer. Honnêtement, avoir son tableau exposé au Louvre, ne serait-ce qu’un instant, donnera toute sa valeur ajoutée à ce célèbre tableau lors de sa mise à prix, s’ils le récupèrent un jour !
Je repensais aux philatélistes qui fabriquaient de faux timbres de La Poste. Des pièces uniques qu’ils s’envoyaient afin que le cachet de La Poste en certifie toute la valeur. Combien peut coûter un timbre unique au monde ? Imaginez : un tableau déjà exposé au Louvre…
La première fois que j’ai pris le train, j’avais quinze ans. C’était pour rejoindre mon internat, à une époque où l’on achetait encore son billet au guichet de la gare.
Le billet, un petit rectangle de carton jauni — comme sur la photo ci-dessus — indiquait le trajet, la classe, un numéro, et une date de validité. Si l’on manquait son train, il suffisait de prendre le suivant ou celui du lendemain, sans formalité. C’était trop simple. Comme dans les TER d’aujourd’hui : on montait à bord, et on se débrouillait pour trouver une place.
Aujourd’hui, avec Internet, tout est censé être plus facile. Il ne m’a fallu que trois petites heures pour acheter et imprimer mes billets. Trois heures à naviguer sur un site labyrinthique, à chercher des options invisibles, à batailler avec des mots de passe capricieux.
J’ai fini par demander à un ancien chef de gare :
— Comment fais-tu, toi, pour acheter un billet de train ?
Il m’a répondu sans hésiter :
— Moi ? Je vais à la gare ! Ce sont vraiment des incapables… Comment ont-ils réussi
à faire un site aussi merdique ?
Et sa femme d’ajouter :
— T’as bien fait de tout imprimer ! La dernière fois que je suis allée à La Baule, mon billet était dans mon téléphone, mais je ne le trouvais plus. Heureusement, je n’ai pas été contrôlée.
J’étais donc prêt : mon billet, ma carte de réduction (qu’on dit amortie en trois voyages…) À quatre euros d’économie par trajet, je ne suis pas près de rentrer dans mes frais ! Mais la SNCF me réservait d’autres surprises.
Le 27 octobre, on nous avait annoncé l’ouragan du siècle, avec rafales, trombes d’eau et tsunami à l’appui. En réalité, nous avons eu un petit vent de 80 km/h, pas plus. Une brise pour la région, avec un grand soleil toute la journée.
Mais à la SNCF, on ne plaisante pas avec la sécurité : par précaution, tous les trains au départ de Saint-Nazaire furent annulés. Et quand les cheminots sont partis à la pêche, pas facile de les rattraper.
Motif officiel : intempéries.
Si les trains ne roulent pas en Pays de la Loire pour si peu, ils ne rouleront pas souvent. C’est ça, le progrès : les locomotives à vapeur de mon enfance roulaient par tous les temps, la cheminée fumante et la cabine ruisselante.
Résultat : me voilà en voiture jusqu’à Nantes, pour attraper mon TGV, Train aux Grandes Vitres, comme on les appelle.
Je n’ai plus qu’à me faire rembourser mon billet.
Je sens que ça va être simple…
J’ai demandé à ma copine AI de corriger ce texte, elle avait juste précisé que la femme du chef de gare me répondait depuis sa cuisine ! Je t’aime bien AI, mais tu ne serais pas un peu macho ? Un proto féministe programmé par des mecs ! Cool !
Une semaine après le spectaculaire cambriolage du Louvre, l’enquête se poursuit. Et, visiblement, tout le monde semble ravi. Tout a parfaitement fonctionné. Après tout, n’est-ce pas le minimum qu’on puisse attendre d’un fonctionnaire : qu’il fonctionne ?
L’alarme s’est déclenchée, les gardiens ont réagi avec sang-froid : ni mort ni blessé… L’essentiel, non ? Bon, on a juste égaré les bijoux de famille, un détail.
Hélas, les fenêtres n’avaient pas été changées depuis Louis XVI. Sa femme n’était pas d’accord - déjà à l’époque, les travaux restaient un sujet sensible dans les couples royaux - pas facile de trancher entre un papier peint et une fenêtre.
Heureusement pour l’enquête, les rois de la cambriole avaient oublié de mettre des gants. S’ils avaient loué leur tronçonneuse chez Kiloutou, on leur aurait sans doute fourni une paire avec. Résultat : empreintes et ADN à foison. On croirait les frères Kouachi oubliant leur carte d’identité dans leur voiture. Après tout, n’est-il pas normal, pour un auteur, de vouloir signer son œuvre ?
Lu en quelques heures, j'ai été tout d'abord accrochée par le trait d'humour comme un fil rouge malgré ce que "vit" Morgan. Puis très vite j'ai eu envie de hurler parfois et de secouer Morgan avant de me rappeler qu'il n'a que 18 ans...
Le langage est cru mais juste dans le contexte, c'est haletant et on se demande quand ça va s'arrêter ! On est suspendu en tournant chaque page comme pour découvrir une loterie d’événements plus fous les uns que les autres. Le synopsis m'a intrigué, la suite m'a surprise et scotchée, à vous de le découvrir !